Quiconque est allé à Turin en Italie, ville très chère à mon cœur, connait le Musée égyptologique de Turin ou Musée des antiquités égyptiennes de Turin (Fondazione museo delle antichità egizie di Torino). Ce musée possède l’une des plus importantes collections égyptologiques du monde.
Parmi tous les trésors de l’Égypte ancienne que renferme ce musée, se trouve le « Papyrus de grève ». Ce papyrus est le premier document « journalistique » relatant les faits de la première grève dans l’Histoire de l’humanité. Rédigé par le scribe Amennakht en -1166 (1166 av JC), il raconte le déroulement des manifestations qui se sont déroulées à Deir el-Medineh.
Malgré la relative prospérité de Déir el-Medineh et les réalisations majestueuses du règne précédent de Ramsès II, l’année 1166 avant J.-C. marque un tournant crucial dans l’histoire du village ouvrier de Seth Maât (ou Set-Ma’at). C’est dans cet ancien village égyptien, situé près de la Vallée des rois, que la population ouvrière a participé à la construction des différentes tombes dans la vallée. Ramsès III, successeur de Ramsès II, hérite d’une Égypte affaiblie par les conflits contre les « peuples de la mer », soit les peuples envahisseurs arrivant par la mer Méditerranée, qui tentèrent, à plusieurs reprises, d’envahir le royaume égyptien. Ces défis, combinés à une corruption croissante, des problèmes de rendements agricoles, accompagnés par l’ambition démesurée de Ramsès III d’égaler les exploits architecturaux de son prédécesseur, exercent une pression financière considérable sur l’État qui est aux bords de l’explosion.
C’est donc dans ce contexte tendu que survient la première grève documentée qui se déroula à Déir el-Medineh. En 1166 avant J.-C., les caisses de l’État sont presque vides, et les ouvriers (que l’on appelle « artisans » à l’époque) se retrouvent soudainement privés de leurs salaires. Rémunérés en étant nourris ainsi que leurs familles, vêtus et recevant des tissus qu’ils peuvent troquer sur les marchés. Ramsès III, dans sa quête de construire une tombe monumentale, décide d’élargir l’équipe des ouvriers à 120 hommes, un effectif que l’État ne peut se permettre de rémunérer.
Les ravitaillements, traditionnellement distribués par les fonctionnaires royaux en tant que salaires, cessent d’arriver. Ceci incite les ouvriers à prendre une mesure radicale, qui est détaillée dans le « Papyrus de Grève » conservé au musée égyptien turinois. Le scribe Amenakht relate le début de la grève, décrivant comment les ouvriers et leurs sympathisants, affamés après 18 jours sans salaire, se sont installés à l’arrière du temple de Thoutmôsis III, en organisant un siège.
Le premier Front Commun ?
Ce mouvement de grève devient une véritable révolution pour l’époque, bientôt rejointe par leurs familles, s’en suivent les non-ouvriers qui dépendent de l’activité économique des ouvriers.
Ceux-ci, menés par la faim et la révolte, vont manifester devant les temples de la région, car ils savent que ces lieux sont des relais économiques essentiels de l’administration royale. Les temples fournissaient une partie de la rémunération en nature, comme en témoignent les inscriptions sur des jarres retrouvées dans le village. Ces récipients provenaient du grand temple de Ramsès II, dans la nécropole.
Le scribe Amenakht, normalement chargé d’enregistrer les détails du travail, se transforme en « scribe-journaliste » privilégié de ce mouvement social sans précédent de toute l’histoire.
Alors que les autorités ordonnent aux ouvriers de reprendre le travail. Ces derniers refusent d’obtempérer et organisent un siège.
Ils rédigent une déclaration qui est notée sur le fameux papyrus et qui se traduit comme suit:
« Si nous en sommes arrivés à ce point, c’est à cause de la faim et de la soif ; il n’y a plus de vêtements, ni d’onguents, ni de poissons, ni de légumes! Écrivez au Pharaon, notre bon seigneur, à ce propos, et écrivez au Vizir, notre supérieur, pour que les provisions nous soient données. »
Ils demandent donc directement au Pharaon et au Vizir de prendre des mesures immédiates pour assurer leur survie.
Ce qui est totalement inusité pour la période et la culture de l’époque.
Les ouvriers de Déir el-Medineh ont écrit, à travers cette action, un chapitre inédit de la résistance ouvrière, soulignant la force collective face à l’adversité, à l’individualisme, mais surtout face au pouvoir, marquant ainsi un moment singulier dans l’histoire de l’ancienne Égypte, mais aussi dans l’histoire syndicale tout entière.
« PAS CONTENT! PAS CONTENT! PAS CONTENT! » — La mythique scène du film « Astérix et Obélix: Mission Cléopâtre » n’est peut-être pas si fausse que ça finalement.